À qui appartient la langue de la nation?

Les réformes de l’éducation bilingue au Sénégal contestent la domination du français, mais la dépendance à l’aide étrangère et les rivalités linguistiques internes compliquent la décolonisation de l’école.

L’alphabet wolof dans une classe de CP au Sénégal. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Gaya Morris © 2025.

Depuis l’indépendance en 1960, le Sénégal a gardé un système d’éducation publique calqué sur le modèle français. Bien que le programme ait été progressivement adapté au contexte local-national et des programmes bilingues pilotés depuis 1971, le français reste la seule langue d’enseignement autorisée dans la plupart des salles de classes dans les écoles publiques. Cette politique linguistique continue de poser d’énormes défis aux élèves et aux enseignants, car, en dehors des élites urbaines, la plupart des enfants entrant en première année ne connaissent que quelques mots de français. Au moins un tiers d’entre eux ne termineront pas l’école primaire.

Depuis 1971, des programmes pilotes bilingues introduisant l’enseignement en langues locales comme le wolof, le sereer et le pulaar parallèlement à l’enseignement en français dans les petites classes ont démontré de manière constante des améliorations remarquables dans les compétences des élèves dans toutes les matières, y compris le français. Et pourtant des doutes persistent. Comment apprendre à lire et à écrire dans la langue parlé à la maison aidera-t-il nos enfants? demandent de nombreux parents. Les langues vernaculaires ont-elles la capacité de transmettre des concepts scientifiques? interrogent les enseignants. N’est-ce pas l’immersion qui reste la meilleure façon de sélectionner et de former la future élite francophone? se demandent d’autres. Ce sont quelques-unes des questions que j’ai entendues au cours de mes recherches. Chacune repose sur des présupposés concernant les objectifs de l’enseignement public et les publics auxquels il s’adresse, entremêlées au cours de l’histoire à des idéologies raciolinguistiques, des idées concernant les langues naturalisées avec des idées fabriquant « les races. » Établi au Sénégal par la mission civilisatrice française, ce faisceau d’idéologies linguistiques et de valeur, fondé sur des notions de hiérarchie raciale, persiste dans l’attachement que les élèves développent à l’école à la correction grammaticale du français. On le reconnaît, par exemple, dans l’embarras ou le rire réflexe d’une personne éduquée lorsqu’elle entend une erreur en français.

La lenteur de la transition vers le bilinguisme s’explique en partie par cet assemblage idéologique solidement ancré dans l’éducation en langue française, mais il y a aussi la question matérielle soulevée cette année avec l’annulation du financement de l’USAID. Quand chaque nouveau manuel pédagogique porte le logo d’un bailleur comme OIF, AFD, USAID, CIDA, JICA, UNICEF, il n’est pas un secret que toutes les réformes de l’éducation publique sont en fin de compte attachées aux intérêts des partenaires étrangers, que les autorités sénégalaises n’ont d’autre choix que d’accepter. USAID était l’un des principaux bailleurs soutenant le financement du bilinguisme, y compris le développement du Modèle Harmonisé de L’Éducation Bilingue au Sénégal (MOHEBS) mis en œuvre depuis 2019, dans lequel les élèves du primaire suivent le programme existant à la fois en français et l’une des six premières langues nationales: le wolof, le pulaar, le sereer, le joola, le mandinka ou le soninke. Lorsque l’administration Trump a gelé les financements de l’USAID et a demandé aux employés à l’étranger de faire leurs valises en février de cette année, il est progressivement devenu évident que les millions de dollars promis pour le programme émergent d’enseignement bilingue au niveau élémentaire au Sénégal n’allait pas être versés.

L’interruption du financement de l’USAID précipite l’occasion de réexaminer la colonialité, les inégalités structurelles et la dépendance perpétuées par l’aide internationale, et c’est ce que les sénégalais à tous les niveaux du système éducatif sont en train de faire. Le supposé manque de volonté politique chez les dirigeants sénégalais n’était-il pas plutôt une dépendance aux financements extérieurs ? Alors que les enseignants, habitués à la précarité des réformes liées à des financements spécifiques de l’aide étrangère (qui finissent toujours par expirer), craignent que cela soit le signe du début de la fin, les responsables du ministère au sein de la Direction de l’Enseignement Elementaire (DEE) et de la Direction de l’Alphabétisation et des Langues Nationales (DALN) ne se laissent pas décourager. Le bilinguisme est désormais devenu « une affaire étatique,» déclarent-ils, et il est à ce stade «irréversible», Entendre ces mots prononcés avec autant de conviction depuis l’intérieur du ministère de l’Éducation du Sénégal, lors de ma visite cet été, c’était entendre le seul type de détermination capable de déplacer le poids de l’histoire.

Immergés dans l’école français et son régime idéologique, certains trouvent risible l’idée d’écrire sur un tableau noir en wolof, seereer, pulaar ou une autre langue nationale, d’autres sont stupéfiés, et d’autres éprouvent une profonde satisfaction. Quand j’ai demandé à un directeur ses réactions à la transition au bilinguisme, il a secoué sa tête avec un sourire amusé, imaginant le nombre d’erreurs qu’il ferait lors d’une dictée en wolof, alors que s’il s’agissait du français, il accomplirait la tâche sans la moindre erreur. Un ami plus jeune apprenant à écrire en wolof avec l’aide d’une application mobile a décrit l’expérience comme une restauration d’une part de lui-même, la redécouverte de choses qu’il sent avoir toujours connues. Lorsqu’il se rend compte que la manière dont il a orthographié son propre nom– et le nom de sa famille– tout au long de sa vie a déformé sa “véritable prononciation,” il y a un sentiment d’indignation aussi.

Le retrait du financement de l’USAID dans tous les secteurs intervient dans un contexte politique où les déclarations de souveraineté nationale sont devenues un refrain du discours public et politique au Sénégal. Depuis leur élection en 2024, le Président Bassirou Diomaye FAYE et le Premier Ministre Ousmane SONKO, et leur parti PASTEF, mènent une politique de rupture avec la Françafrique. Ils ont rejeté la présence militaire française, renégocié des accords de pêche avec l’UE, débuté l’exploitation pétrolière offshore, et déclaré leur soutien au programme bilingue, ainsi qu’à l’introduction de l’enseignement de l’anglais dès le primaire. Pourtant, malgré ces initiatives, la nouvelle administration reste confrontée à des restrictions persistantes sur la liquidité de ses coffres. La dette du Sénégal est estimée à 76,3 % du PIB, et le gouvernement doit maintenant apporter à la FMI la preuve de ses déclarations selon lesquelles l’administration précédente aurait mal déclaré l’état des remboursements.

Cette contrainte porte sur les efforts continus essayant de formaliser l’éducation bilingue au niveau national. le MOHEBS (Le Modèle Harmonisé d’Éducation Bilingue au Sénégal) est pleinement mis en œuvre dans les régions de Mataam, Diourbel, Fatick, Kaffrine, Tambacounda, Kaolack, Louga, Saint-Louis, Ziguinchor, Kolda, Sédhiou et Thiès, mais il n’en est encore qu’à la phase pilote dans la région de Dakar, qui regroupe plus de 20 % de la population nationale. Dans une école de Sébikotane choisie pour ce pilote, les enseignants ont été formés à enseigner un programme wolof-français dans les classes de CI et CP, mais la formation qu’ils attendaient en mars de cette année a été annulée.

En réalité, les enseignants issus de différentes communautés ethniques parlaient déjà couramment wolof en classe ; la formation bilingue les autorise simplement à continuer ce qu’ils faisaient déjà, mais avec des supports didactiques. Ils s’adoptent déjà à utiliser des termes wolofs pour désigner des concepts qu’ils nommaient auparavant avec des mots-emprunts du français : tableau (aluwa), cercle (wërgël), syllabe (dogu baat). La transition est plus facile pour les enseignants qui ont grandi immergé dans la langue wolof dans un milieu villageois, tandis que la majorité qui parlent d’autres langues à la maison– saafi-saafi, sereer-sine, pulaar, joola, soninke, mandinka et d’autres– font face à une phase d’apprentissage plus lourde. Sans la formation à venir sur la grammaire wolof et le vocabulaire mathématique, le directeur de l’école s’inquiète : comment les enseignants du CP pourront-elles poursuivre le programme en wolof l’année prochaine quand leurs élèves progresseront ? En attendant, il invite ses enseignants à continuer à enseigner en wolof : « Nous savons que c’est bon pour nous », dit-il, « parce que quand on parle wolof à un enfant, il comprend vite. »  Une enseignante du CI rapporte que ses élèves savent lire à un niveau qu’elle n’observait auparavant qu’en CE2. Cet outil simple, efficace, longtemps retenu, pratiqué en secret et désormais libéré, ne sera pas facilement abandonné. « Maintenant que nous avons fait tout cet effort, ce serait vraiment dommage de laisser ça tomber dans l’eau. Notre gouvernement doit voler avec ses propres ailes, » dit-elle.

Si le retrait du financement de l’USAID est une explication facile à fournir pour ces formations annulées, certains se demandent encore ce qu’il faudra pour intégrer le MOHEBS dans la région melting pot de Dakar. Même si le wolof y est la langue nationale la plus parlée, des communautés parlant des langues minoritaires (souvent concentrées dans des quartiers ou villages spécifiques) pourraient résister à sa domination. C’est le cas des locuteurs saafi-saafi à Sébikotane, qui craignent la disparition à long terme de leur langue.

Mais les responsables ministériels ne se laissent pas décourager. Ces résistances révèlent, selon l’Inspecteur Dame Seck, une incompréhension qui nécessite un travail de sensibilisation délibère: clarifier que le MOHEBS ne vise pas à promouvoir une langue en particulier, mais à faciliter l’alphabétisation et les apprentissages dans les classes supérieures, qui se poursuivent en français. Le MOHEBS est en effet un exemple de bilinguisme soustractif, où les langues locales sont intégrées en soutien à l’acquisition d’une langue mondiale (et pour certains, toujours coloniale).

D’une certaine manière, ce bilinguisme soustractif permet à la politique linguistique future de l’État sénégalais de rester ambiguë. S’agit-il de s’arrêter là et de garder le français comme langue officielle ? Ou bien de le remplacer un jour par une autre langue nationale ? Ce sera forcément le wolof, disent certains, car il est parlé par 90 % de la population, et on dit qu’un pays ne peut se développer sans sa propre langue (présupposé : au singulier). Ce ne peut pas être le wolof, rétorquent d’autres, car dans un pays où l’on parle 25 langues autochtones, cela remplacerait une domination par une autre.

Ce sont des questions cruciales que les efforts de sensibilisation du ministère devront engager en dialogue pour que la transition vers le bilinguisme– notamment dans les communautés multiethniques où le wolof est choisi comme langue d’enseignement– soit acceptée sans regrets. Je suggère que, tout comme la rhétorique actuelle tend à minimiser la promotion d’une certaine langue, ou l’ethnie à laquelle elle est associée, cette approche pourrait être poursuivie à la mesure que le wolof est de plus en plus utilisé dans d’autres domaines officiels, et mettant plutôt l’accent sur sa capacité de véhiculer le développement et la démocratie inclusive. Éventuellement, cela demandera des supports didactiques pour le multilinguisme, pour éviter de tout simplement remplacer le français avec l’emblème le plus disponible de la décolonialité.

« On ne dirait pas que le départ de l’USAID ne nous a pas impacté, » rapporte l’Inspecteur Sow de la DEE. Il estime que la date initialement prévue de 2028, où tous les élèves du Sénégal devraient passer leur examen du Certificat de Fin d’Études Élémentaires (CFEE) à la fois en français et dans une langue nationale, sera probablement repoussée d’un à trois ans. Mais le MOHEBS se poursuivra grâce au soutien continu de la Banque mondiale, de l’UNICEF, de la Fondation Gates et de l’état sénégalais. « Enseigner dans nos propres langues est une question de souveraineté nationale,» déclare son collègue Moussa Sall de la DALN. Après quoi, nous étions tous les deux d’accord, d’une manière ou une autre, à long terme, la souveraineté financière devra suivre.

L’autrice souhaite remercier les responsables de la Direction de l’Enseignement Élémentaire (DEE) et de la Direction de l’Alphabétisation et des Langues Nationales (DALN) du ministère sénégalais de l’Éducation, ainsi que les enseignants et enseignantes de Sébikotane, pour la générosité de leurs échanges, leur accueil chaleureux au fil des années et pour l’important travail qu’ils et elles accomplissent.

About the Author

Gaya Morris is a PhD candidate in Anthropology at Indiana University. Her research focuses on language politics and decoloniality in and around elementary public education in Senegal.

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