Ernest Wamba dia Wamba, un guérisseur de l’esprit

Il sied d’honorer le professeur Ernest Wamba dia Wamba en continuant l’œuvre de sa vie.

Congolese weekenders dwarfed by a wall of water: Zongo Falls, Bas-Congo, DRC. Image credit Fred R. via Flickr CC.

Le 15 juillet 2020 au petit matin, à l’hôpital universitaire de Kinshasa, c’est un frère, un camarade, un philosophe, un historien, un penseur, un guérisseur et un rêveur qui nous a quittés physiquement. Mais, comme une étoile du firmament, il se trouve toujours là pour nous aider à nous frayer un chemin à travers les temps présent et futur, à supposer que nous comprenons ce qu’il a tenté d’accomplir au cours de sa vie et comment il comprenait l’absurdité des dirigeants d’un système dominant qui suppose qu’il doit tout contrôler et tout posséder.

De là où il se trouve, le professeur Ernest Wamba dia Wamba aurait salué le lancement de SENS, le 3 août 2020, au Burkina Faso. C’est un mouvement qui vise à « servir et non se servir », ce qui va à l’encontre des pratiques des soi-disant dirigeants de nombreux pays africains, où l’état est devenu une mangeoire. Est-il possible de mettre fin à ce genre de situation ? C’est l’une des questions qui ont régné sur la vie du professeur Ernest Wamba dia Wamba.

Pour aborder les problèmes les plus urgents, le professeur Ernest Wamba dia Wamba réfléchissait et agissait toujours comme s’il était partout afin d’examiner les choses sous tous les angles possibles tout en restant ancré dans sa culture congolaise d’origine. Il savait écouter avec intensité.

En juillet 2019, il dut se rendre en République démocratique du Congo pour faire renouveler son passeport, en pensant qu’il serait de retour chez lui, à Dar es Salaam, un mois plus tard. Avec le recul, il n’est pas difficile pour quiconque l’a connu de comprendre que se trouvant proche de l’endroit où il est né et a grandi, il en profiterait pour aller à nouveau à Sundi-Lutete, son lieu de naissance.

Les conditions politiques et économiques en RDC sont bien connues même des personnes à l’extérieur du pays. C’est l’un des pays les plus riches de la planète en ressources naturelles et humaines. Cependant, c’est aussi l’un des pays avec des soi-disant dirigeants dont l’unique intérêt a été d’amasser de la richesse en veillant bien à ce que la majorité de la population reste pauvre.

C’est un véritable défi de rendre hommage à une personne dont on a appris plus qu’on ne pourra jamais l’exprimer. La première fois que j’entendis parler d’Ernest Wamba dia Wamba, c’était par l’intermédiaire d’un ami commun lors de l’été 1974. Je venais de terminer mon doctorat et j’étais en route pour mon premier emploi à Los Angeles. Quelques années plus tard, au Mozambique, après quatre ans à avoir enseigné à l’Université de Dar es Salaam, j’entendis parler de lui par le biais de la critique d’un article en deux parties que j’avais écrit avec Henry Bernstein. Il m’avait envoyé ses critiques et j’y répondis, étant complètement d’accord avec lui.

Dès lors, nous avons continué à correspondre jusqu’à ce que nous nous rencontrions en personne en 1983 alors que j’avais été invité au poste d’examinateur externe pour l’un des départements de l’Université de Dar es Salaam. Dans un monde dominé par les pratiques de catégorisation, division et tribalisation, il est impossible de décider où placer le professeur Ernest Wamba dia Wamba. Pour certains, c’était un philosophe. D’autres le considèrent comme un politologue. Les marxistes et les non-marxistes se le sont appropriés.

Beaucoup d’autres, la majorité, le voient comme un être humain décent. C’était quelqu’un qui pouvait se lier d’amitié avec n’importe qui. Ce type de qualité est rare, surtout chez ceux qui ont atteint un certain niveau de reconnaissance grâce à leur trajectoire intellectuelle ou scientifique. En ce qui concerne cette reconnaissance, il reçut en 1997 le prix hollandais Prince Claus pour la culture et le développement. Pour sa contribution au CODESRIA, il fut élu président pour le mandat de 1992 à 1995. Pourtant, il ne se sentait pas supérieur aux autres.

Selon le professeur Wamba dia Wamba, le fait que tout le monde pense signifie aussi que n’importe qui peut apprendre de n’importe qui. En pratique, ce principe devrait signifier que la hiérarchisation des connaissances est un anathème. Cela devrait signifier qu’un professeur d’université n’est pas nécessairement la personne qui sait le mieux. Un professeur d’université doit comprendre qu’il ou elle peut apprendre de n’importe qui, quels que soient le contexte et les circonstances. Le professeur Wamba dia Wamba ne cessa jamais de rappeler à ses interlocuteurs que si l’histoire peut être écrite par des historiens, l’histoire ne sera modifiée que par les peuples.

À partir de ses propres expériences, il observait comment la hiérarchisation des connaissances renforce l’individualisme, non seulement au sein du système éducatif, mais aussi à travers la culture imposée du système politique et économique dominant.

La construction d’un vocabulaire comprenant des mots et des concepts tels que la concurrence et la compétitivité a été l’un des moyens les plus puissants par lesquels la culture de la suprématie blanche s’est imposée. Comme l’a souligné Ayi Kwei Armah, le premier président du Ghana, Kwame Nkrumah, déplora dans son autobiographie le fait qu’il ait grandi dans une société primitive. Lorsque les victimes de la suprématie blanche deviennent les transmetteurs de récits historiques autodestructeurs, les conséquences sont incalculables.

La mentalité du professeur Ernest Wamba dia Wamba était toujours enracinée dans sa culture d’origine, qu’il considérait comme égale à toute autre, source constante de connaissances, de sagesse et d’inspiration, transmise par des processus collectifs et individuels. Face à une culture colonisatrice, l’esprit colonisé doit se comprendre comme égal, sinon supérieur.

Il est facile de s’émerveiller devant la brillance du professeur Ernest Wamba dia Wamba en tant que penseur car il était bien en avance sur son temps. Il est plus difficile de comprendre comment il a réussi à maintenir une telle vision sans se laisser distraire par des questions secondaires. Si son admiration pour Lumumba était inébranlable, il souligna néanmoins que Lumumba lui-même, malgré ses efforts, n’avait pas pu, selon ses propres dires, résoudre l’équation à laquelle il avait été confronté en tant que premier ministre : transformer l’état colonial d’un instrument de destruction en un état qui serve les intérêts de tous, en particulier de ceux qui ont été le plus exploités.

Constamment en quête d’une transformation du pays en un pays qui servirait et défendrait les intérêts du peuple, de la même manière que, par exemple, Simon Kimbangu l’avait fait en mobilisant ouvriers et paysans dans les années 1920, le professeur Ernest Wamba dia Wamba prit le genre de risques que la plupart des universitaires évitent instinctivement. Il atterrit, en conséquence, dans l’une des prisons souterraines les plus notoires de Mobutu de 1980 à 1982. À l’époque, la lutte pour le sauver d’un pire sort opposa deux côtés : l’un plaidait pour faire les choses tranquillement et l’autre qui insistait pour faire le plus de bruit possible. Ce dernier l’emporta. Mwalimu Nyerere (qui connaissait personnellement le professeur Ernest Wamba dia Wamba) demanda au président Mobutu pourquoi il gardait l’un de ses professeurs en prison. Peu de temps après, le professeur Ernest Wamba dia Wamba fut libéré et finit par retourner en Tanzanie pour continuer à enseigner l’histoire à l’Université de Dar es Salaam.

Confronté à des situations auxquelles il n’était pas préparé à faire face, comme ce fut le cas de la rébellion de 1998 contre Laurent Désiré Kabila par exemple, il parvenait à réorienter la situation de manière à ce qu’elle profite à tous, et pas seulement à un groupe souhaitant prendre le pouvoir par des moyens militaires.

Pour le Rassemblement Congolais pour la Démocratie, auquel il fut élu, l’objectif se transforma pour amener tous les Congolais à se rassembler et à travailler à la construction d’une nation qui profiterait à tous, et non un instrument permettant aux soi-disant dirigeants de s’enrichir. L’une des conséquences fut que le mouvement se scinda en deux puis en trois, facilitant ainsi les conditions pour le maintien du coup d’état comme mode d’accès au pouvoir. Mais suite à l’assassinat de Laurent Désiré Kabila en janvier 2001, toutes les parties impliquées dans la guerre, y compris le gouvernement, acceptèrent de se réunir à Lusaka pour discuter de l’organisation d’un dialogue inter-congolais inclusif avec le soutien neutre de Ketumile Masire, l’ancien président de Botswana.

Même si le Dialogue inter-congolais, qui eut lieu en 2002 à Sun City, en Afrique du Sud, ne mit pas fin une fois pour toutes aux guerres (à l’époque, il y en avait eu 11) qui sévissaient dans le pays depuis l’indépendance, il démontra que la paix pouvait exister en RDC et également entre la RDC et ses pays voisins.

Peu importe la partie de la vie du professeur Ernest Wamba dia Wamba que l’on examine, tout observateur sera frappé par les mêmes caractéristiques ou qualités : son adhésion à une éthique de la vérité, sa fidélité à la solidarité avec les pauvres, peu importent les circonstances qui aient pu changer. Ce sont les caractéristiques avec lesquelles il avait grandi, bien avant d’être attiré par des philosophes occidentaux comme Merleau-Ponty, Jean-Paul Sartre et Alain Badiou, pour n’en nommer que quelques-uns.

À la suite de la rébellion, des membres de la communauté Bakongo l’accusèrent d’être responsable de la mort d’innocents, notamment parmi les Bakongo. Il se soumit à une cérémonie d’autocritique et de demande de pardon, ce qui est confirmé aujourd’hui par des preuves écrites et orales.

Il est important de se souvenir de ce comportement singulier à cause de ce qu’Alain Badiou qualifia de fidélité à l’événement. Ces événements que subirent le professeur Ernest Wamba dia Wamba peuvent rappeler la politique émancipatrice de personnes comme Kimpa Vita qui fut brûlée sur le bûcher le 2 juillet 1706 pour s’être opposée à l’implication du roi du Congo dans l’esclavage, ainsi qu’à l’appel de Simon Kimbangu, dans les années 1920, bien avant l’émergence du Mouvement National Congolais de Patrice Emery Lumumba.

Capturer la vie du professeur Ernest Wamba dia Wamba est le genre de tâche qui va exiger un effort collectif important de la part des nombreuses personnes qu’il a touchées, inspirées et encouragées à se joindre à lui dans le projet d’émancipation et de guérison du système le plus destructeur jamais inventé par les humains : le capitalisme.

Il n’est plus avec nous pour nous aider à apporter les corrections qu’il remarquerait certainement avant nous ; mais nous devrions pouvoir continuer à nous y atteler en puisant dans les leçons qu’il nous a laissées, dans ses écrits publiés ou non.

Longtemps après que la plupart des gens de son âge aient opté pour la retraite, le professeur Ernest Wamba dia Wamba savait que la retraite ne pouvait être une option car la RDC fonctionnait toujours de la même manière que sous Mobutu. Une politique d’émancipation ne pouvait être engendrée en contrôlant une structure qui n’avait pratiquement pas changé depuis l’époque coloniale. Il estimait que sa tâche la plus importante était de continuer à faire pression pour obtenir des changements positifs pour la majorité du peuple congolais.

L’étude du professeur Ernest Wamba dia Wamba sur la palabre en tant que pratique démocratique pour résoudre les contradictions n’avait rien à voir avec le « nativisme », mais plutôt avec sa compréhension du fait que les pratiques démocratiques existaient en Afrique bien avant la Grèce ancienne. De la même manière, la philosophie en Afrique était bien de la philosophie, et non de « l’ethnophilosophie », ou une sorte de sous-branche de la philosophie pour les « primitifs ».

Dans son esprit, des philosophes comme Spinoza, Leibniz Merleau-Ponty, Jean-Paul Sartre et Alain Badiou résonnaient comme des modes de pensée qu’il avait déjà entendus dans sa jeunesse. Il avait compris que la culture congolaise était une source de connaissance égale à toute autre culture. Dans ses échanges avec Alain Badiou, Wamba dia Wamba se considérait comme un pair qui œuvrait pour atteindre les mêmes objectifs d’émancipation complète et totale pour tous les êtres humains.

En 2012, il rejoignit le collectif Shmsw Bak, organisé par Ayi Kwei Armah, pour traduire des textes égyptiens anciens et les rendre accessibles aux lecteurs africains qui ne maîtrisent pas les langues coloniales. Le professeur Wamba dia Wamba fournit la traduction ligne par ligne en kikongo pour chacun des quatre textes publiés : SaNhat, Smi n Skty pn, SKHKHT EA et Pthh-hhtp dans SANHAT, An Official of Ancient Kemet, The Story of This Peasant, On Love Sublime, The Instructions of Ptahotep. Tous ces textes sont disponibles auprès de PER ANKH, l’éditeur coopératif africain de Popenguine au Sénégal.

Selon lui, un être humain ne peut prétendre être un être humain s’il n’est pas une personne spirituelle. La spiritualité ne signifie pas la religiosité ou l’idéologie. De par son expérience, les humains qui sont résolument concentrés sur l’acquisition de biens matériels sont tenus d’annihiler, en eux-mêmes, la volonté ou la possibilité de guérir de la destruction cumulative du génocide, de l’esclavage industrialisé, de la colonisation, de l’apartheid et du néolibéralisme. C’est l’une des raisons pour lesquelles il s’intéressait au travail initié par Ne Muanda Nsemi, le chef spirituel qui lança Bundu dia Kongo.

Si nous, ses amis, sœurs, frères et camarades, le comprenons et acceptons le défi qu’il nous a laissé, alors nous saurons être à la hauteur des sincères condoléances que nous avons exprimées à la famille, et nous engager sans tarder à poursuivre le travail qu’il s’était assigné : causer l’émancipation totale de tous les êtres humains.

Étant donné les niveaux de destruction infligés à la conscience humaine collective, la tâche à accomplir peut sembler intimidante et impossible. Dans ce cas, nous nous souviendrons qu’il nous a dit, face à une tâche apparemment impossible, que « nous devons être tenus responsables de l’impossible ».

Cher Ernest, sur ton chemin vers la paix éternelle, le poids des bonnes actions et pensées de ton cœur, durant ta vie, sera égal à la plume (de Mâat), confirmant la certitude que tu as été accueilli chaleureusement par les ancêtres et par tes deux fils décédés, Remy Datave Wamba et Philippe Wamba. C’est une petite consolation pour ceux que tu as quittés brusquement : Elaine Wamba, ta compagne de longue date ; tes fils Kolo Diakiese Wamba, James-Paul Wamba et ta fille Cornelia Elaine Brown Wamba ; tes frère et sœurs Céline Kidunga, Martine Luviluka Wamba, Anne-Marie Lukondo Wamba, Julienne Luzolo lua Wamba et André Mambueni Wamba. À eux tous et aux autres membres de la famille, nous exprimons nos plus sincères condoléances. Nenda salaama Ernest.

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