À Guadalajara, nous avons trouvé la joie

A Guadalajara, des fans venus des trois continents ont célébrer le football ensemble dans un avant-goût de ce que sera, pour eux, la Coupe du monde : une fête à laquelle ils ne pourront pas assister

All images courtesy of Florian Lefèvre, © 2026.

‘‘Olé ! Olé ! Olé ! Congooo Congooo’!’

Dans les coursives du stade de Guadalajara, supporters congolais et mexicains chantent à l’unisson pour célébrer la victoire historique des Léopards face à la Jamaïque, mardi 31 mars. Cinquante-deux ans après une première participation en tant que Zaïre, l’équipe nationale masculine de République Démocratique du Congo est de retour en Coupe du monde.

Parmi environ 1000 supporters congolais venus la plupart en bleu, certains repartent du stade avec la tunique verte du Mexique sur les épaules. Pendant que d’autres continuent de sauter bras dessus, bras dessous, au rythme des ‘‘Vamos al Mundial !’’.

Malgré la défaite des Reggae Boyz, Amoy garde le sourire. Venue de Mexico avec son mari, celle qui tient un restaurant jamaïcain avec des spécialités ‘‘à base de poulet, évidemment’’, s’attendait à vivre cette communion. ‘‘C’est toujours ‘One Love’ avec les Mexicains’’.

Un avant-goût de ce se passera l’été prochain aux Etats-Unis, au Mexique et au Canada ? Ou une journée qui laissera surtout de la nostalgie ? Derrière les slogans ‘‘le football unit le monde’’ sur les panneaux, la prochaine Coupe du monde sera en réalité réservée aux riches ayant le ‘‘bon’’ passeport.

Avant ce barrage intercontinental, la FIFA avait mis en vente les tickets à un tarif unique de 300 pesos (environ 17 dollars US). Pour Mexique-Corée du Sud, les mêmes places, dans le premier anneau du stade le 18 juin, c’est 445 dollars US : 26 fois plus cher !

Même constat pour les matchs lambda du premier tour : seule une petite fraction des sésames étaient disponibles à moins de 260 dollars US aux chanceux du tirage.

A ce prix-là, la famille de Carlos Alberto, infirmier en hôpital psychiatrique, devra se contenter de regarder les matchs devant la télévision. Alors, il profite des tarifs raisonnables de ce RD Congo-Jamaïque pour sentir ‘‘cette ambiance mundialista’’.

Il y a son épouse, ses neveux et nièces et son père de 88 ans – qui lui a donné son prénom en hommage au grand défenseur brésilien, complice de Pelé, en 1970 au Mexique. La famille est à l’image de Guadalajara : ‘‘La moitié supporte l’Atlas, l’autre moitié les Chivas’’. Un peu plus loin, des Mexicains apprennent à danser le fimbu congolais. ‘‘L’ambiance est beaucoup plus populaire que ce que tu verras l’été prochain’’, annonce Carlos Alberto.

En amont du match, nous abordons Jonathan, maillot rouge sang de la RDC et drapeau national à la taille. Après avoir fait le plein de photos avec les locaux, il est en train de recharger son téléphone dans une échoppe qui vend des maillots des Chivas.

‘‘Si on se qualifie, ce sera un jour historique que nous raconterons à nos enfants’’, affirme ce papa congolais trentenaire, membre de la diaspora aux Etats-Unis comme de nombreux supporters rencontrés. ‘‘Les Mexicains sont vraiment chaleureux’’, profite celui qui est allé visiter la veille une distillerie de tequila, la grande spécialité de la région.

Mais la capitale de l’Etat de Jalisco est aussi tristement connue pour compter le plus grand nombre de disparus du Mexique. En février, le chaos mis en scène par une puissante organisation criminelle a paralysé la ville et les images des véhicules brûlés en travers des routes ont fait le tour du monde.

Autour du stade, ce 31 mars, des milliers de policiers et militaires sont armés jusqu’aux dents, comme une démonstration de force sécuritaire.

‘‘Depuis que je suis arrivé dimanche avec ma mère, on a visité le cœur de la ville, avec la cathédrale, les fresques de l’hospice Cabañas, et on ne s’est jamais senti menacé’’, assure, Robert, membre de la diaspora jamaïcaine en Floride.

Ce pilote retraité de l’US Air Force ne tarit pas d’éloges sur Guadalajara : ‘‘C’est tout simplement génial. Guadalajara est une ville formidable, avec un stade de classe mondiale’’, dit-il, ravi, en désignant l’enceinte enveloppée par de la pelouse, aux allures de volcan.

Le jeudi précédent, nous avions vu des supporters mexicains se faire recaler à l’entrée, un drapeau cousu main de la Kanaky*, lors du premier barrage remporté par la Jamaïque. Motif ? Une dimension jugée trop grande (au-delà d’un mètre 20).

Cinq jours plus tard, on a vu la sécurité refuser une caméra embarquée à des supporters congolais et même des perruques à dreadlocks à des Mexicains aux couleurs de la Jamaïque.

A l’intérieur, nous n’avons pas entendu les habituels tambours qui rythment les chants congolais. Ou quand la ferveur du foot rencontre le règlement de la FIFA et son ‘modèle’’ des tribunes aseptisées des sports US.

Au coup d’envoi du match, de nombreux sièges restent vides dans le virage où sont regroupés environ 1000 supporters congolais. Une grande partie de la diaspora est venue des Etats-Unis et du Canada. D’autres sont partis avec l’avion affrété par le gouvernement depuis Kinshasa.

Beaucoup ont été bloqués au pays, faute de visa, à l’instar du désormais fameux Michel Kuka Mboladinga, sosie de Patrice Lumumba, figure de l’indépendance congolaise.

‘‘C’était très difficile de pouvoir obtenir un visa pour les supporters au pays’’, regrette Brusny, qui vit entre Kinshasa et Paris, et n’aurait pas pu venir sans faire valoir un document européen.

Pour ceux qui auront l’envie et l’argent pour suivre les Léopards l’été prochain, ce sera encore une autre histoire. La RD Congo figure sur une liste noire des Etats-Unis.

Aux prix des billets, des hôtels et des voyages ainsi que des restrictions de visas, s’ajoutera la menace des polices de l’immigration et des frontières, qui tuent dans la rue et traquent les immigrés jusque devant les stades.

Sandra a beau vivre à Oklahoma, elle aurait préféré ainsi que sa cousine, Chandelier, que l’événement tant attendu se déroule dans un autre pays. ‘‘Je ne pense pas que ce soit sans danger pour nous’’, confie la jeune femme congolaise, préférant ne pas entrer dans les détails. ‘‘La Coupe du monde doit rassembler les gens. Aux Etats-Unis, ce n’est pas ce qui se passe avec Trump’’, conclut Sandra.

En deuxième période, la tribune des Léopards est remplie. Des jeunes Mexicains attirés par l’ambiance ont afflué pour se mélanger avec leurs ‘‘frères congolais’’ comme le dit une chanson en espagnole reprise en chœur.

Tous ensemble, ils exultent quand Axel Tuanzebe surgit à la retombée d’un corner pour ouvrir la marque à la 100e minute. Puis, une deuxième fois après un moment de tension pendant la vérification vidéo. 1-0, score final !

Ce sera bientôt l’heure d’une photo souvenir avec les joueurs pour célébrer la qualification historique. Dans les coursives, les Congolais reprennent maintenant des ‘‘Viva México !’’. Jonathan racontera cela dans quelques années à ses enfants.

Rendez-vous dans ce même stade des Chivas le 23 juin avec le match RD Congo – Colombie… Pour les plus riches détenteur du visa. 

*Du nom du peuple autochtone de la Kanaky Nouvelle-Calédonie, un territoire à l’est de l’Australie administré aujourd’hui par l’Etat français, mais reconnu par les Nations Unies comme en cours de décolonisation. Nouvelle-Calédonie est le nom officiel français. La plupart des joueurs de l’équipe de football sont kanak.

About the Author

Florian Lefèvre is a freelance journalist based in Guadalajara, Mexico, until the 2026 World Cup. He tries to take a critical look at the sports industry that once made his eyes light up.

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